Centro Habana, ma Havane

– Pourquoi Centro Habana?
– Je ne sais pas! Ma réponse quand je ne veux pas creuser plus avant.
Un jour, pourtant, après 15 ans de Centro, je me suis mis à l’écrire. Juste pour m’approcher. Pour me coller au plus près de ce quartier qui déclenche toutes mes curiosités et pour nous observer tous deux dans la réalité des mots qui surgissent.
Ce bloc-notes est un carnet d’approche, écrit avec des lunettes d’approche. Mettez les vôtres, en avant toute!

Centro Habana, ma Havane

– La rue ce lieu sublime! La Havane ce lieu sublime!
– Ah oui, j’ai répété, la rue, ce lieu sublime.
(Senel Paz, Sous un ciel de diamants, Actes Sud, p. 165)

Duhamel Xolot. 2003

Il y a une semaine, rue Amistad, entre San Miguel et Neptuno, un deuxième étage s’est écroulé. Par chance, aucun mort, aucun blessé. Pas de cyclone en cause, ni de pluie diluvienne, simplement l’usure de l’usure. La maison, complètement éventrée, n’offre plus qu’un reste de structure, ce qu’à Rome pour l’ennoblir on appellerait une ruine.

La Havane, pour moi, désormais, c’est Centro Habana. Je reviens chaque année y habiter quelques semaines. Comme pour un penchant douteux, j’ai mis du temps à me l’avouer, j’aime ce quartier parce que la vie s’y décompose. Où que le regard se porte, la vie se désagrège. La lèpre, la mort est aux murs. Cela me fascine? Plutôt oui, je l’avoue. Je viens d’un monde où la pourriture, la flétrissure, la moisissure ne sont pas de mise. Les déchets, les rides ou les tomates pourries s’évacuent par la porte d’en arrière, loin des yeux. Nous avons l’aseptisation plutôt obsessive et intolérante. N’est-ce pas là d’ailleurs une ultime expression de la rectitude politique?

Centro Habana est un quartier de ruines. Un quartier catastrophé, non par la guerre mais par un manque d’entretien et de moyens endémiques. L’air salin, le soleil, la pluie, le vent, l’incurie conjugués viennent ici très vite à bout de tout. Rue Campanario, à deux pas de chez moi, la ruine c’est une maison sur trois, comme un curieux rappel de la bouche si souvent édentée des Cubains. L’une après l’autre les façades révèlent leurs époques successives, écaillent leurs dessous; la couleur franche et fraîche est rarissime, partout que des camaïeus grisâtres, verdâtres, jaunâtres, brunâtres de décomposition. Dans Centro Habana, la vie se défait à vue d’œil et à vue de nez. Ce n’est pas une image. Cela sent fort. À quelque endroit, le pestilentiel des déchets règne et sévit. C’est l’assaut constant du putrescible, du fermenté nauséabond.

Vivre Centro Habana, c’est vivre l’envers de ces documentaires où on regarde croître la vie en accéléré de la graine jusqu’à la fleur. C’est un quartier où on regarde, en temps réel, les splendeurs d’hier partir en poussière. Un quartier déliquescent, fin de régime. La confirmation, en réalité, du fait que Fidel n’a jamais soutenu ni aimé La Havane : depuis 1959, l’incurie totale.

La décomposition me fascine, oui, mais avant tout pour ce qu’elle suscite, pour ce qu’elle amplifie. Tant de morbidité ambiante appelle violemment la vie. Dans Centro Habana, des plantes, des arbres se démènent dans des pots aux balcons, sur les toits, quand ce n’est qu’ils se fraient un chemin de racines à même les ruines. Rien n’y est joli ni gentil. La beauté, dirait Breton, y est convulsive. On est loin du tranquille quartier Vedado, avec ses arbres, ses fleurs, ses jardinets et son architecture crémeuse. Ou de la Vieille Havane avec ses beautés restaurées. Centro Habana, c’est la vie âpre et en sueur qui lutte.

J’aime ce quartier parce que le vivant et le mort s’y percutent. Parce que toutes les rues de ruines ouvrent sur le Malecón, le munificent bord de mer, deuxième salon des Havanais. Parce que la nuit venue, les corps des gars et des filles y déambulent dans une alegria d’hormones, qu’ils arborent une féminité et une virilité survitalisées, qu’ils marchent comme ils dansent, qu’ils parlent comme ils chantent et que la vie trépigne. J’aime Centro Habana parce qu’au milieu de tant de noirceurs surgit toujours le jaune électrisant de la vie.

Je l’aime surtout, c’est vrai, parce qu’il y a les Havanais. Centro Habana, c’est la rue et la rue ce sont les Havanais. Ce sont eux qui donnent vie aux façades, qui mettent de la couleur aux joues de cette demi-morte. Les Centro-Havanais frottent, nettoient, inondent à grande eau comme ils parlent, crient et haranguent à fort volume ou encore baisent à fond la caisse comme dans les livres de Pedro Juan Gutiérrez : cela participe de la même nécessité.

Les Centro-Havanais carburent à double intensité : deux poids de vie pour un poids de mort. On y crie, la testostérone y est palpable, la sensualité exacerbée, tous les instincts primaires aussi. Plus la vie est sale, plus ils se veulent propres, plus ils la domestiquent. Il faut voir les plus pauvres d’entre eux, ceux-là qui vivent sur des planchers de terre battue, près du Malecón, sortir rue Galiano la chemise éclatante de blancheur, non froissée, le soulier dépoussiéré, les ongles impeccables. Leur fierté de vie est là, dans tout ce qui tire la langue à la mort. Dans leur réponse quotidienne à l’omniprésente dégradation.

Le matin, dès 7 h 30, je sors me couler à eux. Pour me laver l’individualisme à cette énergie. À d’autres les musées, les beautés de la ville, la mer et ses plaisirs, je cours plutôt me lier à cet appétit, vers ce forcené de vie. Besoin de leurs sourires, de ces rires triomphateurs, de ce verbe panaché qu’ils opposent à tout ce qui mine leur quotidien et tire vers le bas. Leur vie aide à vivre.

7 h 31 : Seins bien en vue, cul moulé dans le lycra, Yarylis attire les regards et c’est ce qu’elle veut. Appuyée au chambranle de la porte d’entrée, elle propose dans une caisse en carton des pains au beurre et à la mayonnaise, un «classique» dont raffolent les Havanais. Manuel, mon voisin, plus que sensible à ses charmes et qui aime que ça se sache, lui lance quelque piropo salace, auquel elle répond dans un rire de gorge. Ils rigolent. Familiarités de quartier.

7 h 32 : Devant sa porte, torse nu, un tas de pièces sur un mouchoir graisseux, un Noir de six pieds s’agenouille pour réparer le moteur de son frigidaire avec son fils de quatre ans. Leçon de choses. Moteurs de ventilateur, de mélangeur, d’automobile, la rue de Centro Habana est un immense atelier de réparation et de recyclage de la vie domestique.

7 h 33 : Une jeune beauté porte un énorme gâteau sur un bout de carton. D’un jaune électrique, d’un bleu et d’un vert phosphorescents, une de ces orgies de sucre à 5000 calories qu’on croyait à jamais disparues de la pâtisserie. Vie survitalisée, là aussi.

Centro Habana, mais c’est vrai de toute La Havane, n’est pas un quartier reposant. Ce n’est pas un quartier pour les tièdes. Il faut beaucoup d’énergie pour y vivre. Pas l’énergie nerveuse de Paris mais l’énergie physique primaire, la vitalité primaire du coup de poing. L’entropie est violente, chaque victoire de vie est âprement disputée et rudement gagnée.

Centro Habana, à toute heure du jour, c’est cela même : la lucha en permanence, avec les armes qu’on peut; tous les coups sont sinon permis du moins osés. Les Havanais qui ont deux-trois gènes de résilience, excellent dans les petites fraudes, les crosses, les ventes au noir, tout ce qui se trafique «por la izquierda», comme ils disent, et qui leur donnera du pain et à l’occasion, le beurre.

Il y a un effet Centro Habana. Au fond, c’est celui du bon vieux puro habano, fabriqué dans le quartier. Des feuilles de tabac séchées, vieillies, qui s’embrasent, dès que le feu et le souffle humain s’y mêlent. Un éclair de joie fugace, des fumées au goût âcre et puissant. Juste avant les cendres.

NOTES

  1. Piropo, sorte de «pick-up line», dirait-on en anglais. Formule de flirt très familière, qu’utilisent les Cubains machos de la rue : «Hey, mulâtresse, si tu cuisines comme tu te dandines, c’est sûr que je mangerai ta casserole jusqu’au fond!»
  2. Pedro Juan Gutiérrez, auteur entre autres des romans Trilogie sale de La Havane, Le roi de La Havane, Animal tropical, chez Albin Michel, et du recueil de poèmes Moi et une vieille négresse voluptueuse, chez Lanctôt Éditeur (cf. article «Dieu est un baiseur…»).
  3. Tous les matins le Havanais part à l’assaut de la rue et se livre à la lucha, son combat quotidien pour tenter de resolver, de trouver quelque solution à ses problèmes de subsistance. Très clairement : aucun Cubain n’arrive à vivre avec un salaire de moins de 20 $ par mois.

Omara Portiondo,
Sàbanas Blancas
Réalisation :  Joseph Ros