L’index cubain

– Pourquoi Centro Habana?
– Je ne sais pas! Ma réponse quand je ne veux pas creuser plus avant.
Un jour, pourtant, après 15 ans de Centro, je me suis mis à l’écrire. Juste pour m’approcher. Pour me coller au plus près de ce quartier qui déclenche toutes mes curiosités et pour nous observer tous deux dans la réalité des mots qui surgissent.
Ce bloc-notes est un carnet d’approche, écrit avec des lunettes d’approche. Mettez les vôtres, en avant toute!

L’index cubain

Sur le Malecón, tout au bout de la Tribune Antiimperialista, Plaza de la Dignidad, le sculpteur Andrés González a signé une saisissante statue de José Martí. Le héros cubain porte un enfant au creux du bras droit tandis que le gauche, tendu vers l’horizon, pointe un doigt accusateur vers les États-Unis.

Quel doigt? L’index, bien sûr. À La Havane seulement, d’innombrables statues pointent ainsi l’index à tout vent. Aussi bien Mariana Grajales, la maman de Maceo, que Calixto García, un des pères de la patrie, au bout de l’Allée des Présidents. Y aurait-il là un leitmotiv non seulement de la statuaire mais de la manière cubaine elle-même?

L’index, indubitablement, est le doigt le plus populaire de la main cubaine. Dans l’île, il est de toutes les conversations, intervient dans toutes les tribunes, se donne partout, généreusement.

Il adore les feux de la rampe. Vindicatif, pompeux, dictatorial, dénonciateur, c’est un doigt hautement macho qui n’a ni la modestie de l’annulaire, ni la grossièreté du majeur, ni les délicatesses de l’auriculaire.

Aux statues il donne sagesse, savoir et stature. C’est le doigt éclaireur, celui qui indique le chemin, tel celui de José Martí au Parque Central ou celui de José Maceo à Santiago.

C’est un leader né. Se dresse-t-il qu’aussitôt les autres doigts courbent l’échine et, dans un poing, se regroupent derrière lui. C’est par excellence le doigt de la harangue; dans un discours il ajoute en grandiloquence.

Il suffit d’avoir vu Fidel à l’œuvre pour s’en convaincre : c’est son doigt préféré, celui dont il abuse et qu’il dirige si volontiers contre les USA. 

Rarement plein de pouces, il est souvent plein de reproches et de récriminations. C’est celui qui interpelle, constate, réprimande et appuie sur le crayon.

Peu enclin à la bagatelle, l’index manque définitivement d’humour et la facétie ne compte pas parmi ses couleurs. Les femmes l’utilisent beaucoup moins, on l’aura deviné, mais elles y recourront volontiers – l’index de la main gauche se colle alors à deux ou trois reprises à l’index de la main droite – pour dire que deux personnes sont en couple. L’index est «mémère», donc. D’ailleurs, si on en dépose le bout sur la pointe de la langue en référant à quelqu’un, il dit alors clairement la «mémère», celui ou celle qui bavasse, les colporteurs de ragots.

Bien sûr, comme ailleurs dans le monde, on le fait claquer avec le pouce, on lui fait tenir le rythme, on le pulse sur la table ou on en fait tourner l’extrémité tout près de la tempe pour dire que tout ne tourne pas rond à l’intérieur… C’est le doigt qu’on humecte, auquel on fait tourner les pages. C’est celui dont on se sert avec le majeur pour rabattre la langue quand on siffle et c’est lui qu’on pose sur les lèvres pour réclamer le silence… C’est aussi, par excellence, LE doigt du rap havanais, de la critique sociale.

Mais, à Cuba, l’index exprime bien davantage. «Regarde!», «Écoute!» glisse-t-il fréquemment dans la conversation sans que les mots s’en mêlent. En pleine rue, un policier havanais, sans siffler, sans recourir à la moindre parole, d’un seul mouvement combiné des sourcils, des yeux et de l’index peut réclamer et obtenir des papiers d’identité.

L’index dit souvent ce qui ne se dit pas à voix haute. La mort entre autres : d’un geste tranchant, le bout de l’index découpe alors une ligne d’un côté à l’autre du cou, à ras le menton. Le racisme aussi qu’aucun Cubain n’aime avouer, s’exprime pourtant fréquemment ainsi : l’index pointe la peau au-dessus du poignet et, sans la toucher, la survole en trois ou quatre mouvements d’aller-retour, un geste que les Cubains utilisent systématiquement pour signaler une peau plus foncée, une peau noire donc.

L’index dit même Fidel, sorte de Valdemort cubain, dont on taisait le nom de son vivant, préférant dessiner entre le pouce et l’index une barbe imaginaire qu’on tirait du bas du menton jusqu’à la base du cou.

Beaucoup plus fréquemment que nous, les Cubains l’agitent à répétition de gauche à droite pour dire non et, selon l’intensité du geste, cela va du petit non au non catégorique en passant par un «je-vous-en-prie-ne-m’importunez-pas, n’insistez-pas».

Curieusement, à Cuba, c’est l’index qu’on dresse pour faire du pouce.

Surtout, il peut être d’une courtoisie, d’une civilité exemplaire. À preuve ce geste singulier dont on se sert pour indiquer quelque chose de petit. L’index forme avec le pouce deux lignes horizontales parallèles à la hauteur du regard. Le geste souvent accompagné d’un sourire, ou d’un clin d’œil dit : «Quand tu auras un moment de libre, j’aimerais te parler.» Il attire l’attention de l’autre mais sans le forcer indûment à interrompre ce qu’il fait. Idéal, par exemple, au bureau, quand le collègue est au téléphone et qu’on veut lui parler après. C’est un élan de civilité, un point d’orgue de courtoisie. Que ne leur vole-t-on- pas, d’ailleurs, nous qui en avons désormais si peu?

En suivant l’index, en l’écoutant, on lève assurément le voile sur des réalités secrètes, on découvre des passages culturels insoupçonnés et surtout une certaine manière d’être avec la vie.

Si je forme maintenant une croix de mes deux index en les portant ensuite à ma bouche pour les embrasser comme font tous les Cubains, que suis-je en train de vous dire? Que je vous donne ma parole que tout ce que je viens d’avancer est vrai. Juré, craché!            

Publié dans Plaisir de vivre, septembre 2007
Illustrations : Bruce Roberts