Las azoteas

– Pourquoi Centro Habana?
– Je ne sais pas! Ma réponse quand je ne veux pas creuser plus avant.
Un jour, pourtant, après 15 ans de Centro, je me suis mis à l’écrire. Juste pour m’approcher. Pour me coller au plus près de ce quartier qui déclenche toutes mes curiosités et pour nous observer tous deux dans la réalité des mots qui surgissent.
Ce bloc-notes est un carnet d’approche, écrit avec des lunettes d’approche. Mettez les vôtres, en avant toute!

Las azoteas

À La Havane, il y a la vie de rue, la vie de maison – la domestique – et puis aussi, la moins connue, la plus secrète, la mystérieuse : la vie des azoteas. Azotea, c’est-à-dire terrasse, mais aussi toit, d’édifice ou de maison. Dans la Vieille Havane, et encore plus dans mon quartier populaire de Centro Habana, l’azotea est le lieu d’une autre vie, parallèle. C’est la vie en haut, loin de la rue, la vie suspendue.

On le constate au premier regard, les cordes à linge y règnent en toutes saisons. Elles sont les couleurs des azoteas. Les draps, les dessus et les dessous s’y affichent. La corde à linge dit la vie des familles, leur progéniture, le travail des parents, leur degré de richesse selon, par exemple, qu’y sèchent des draps de coton ou de polyester. À qui sait lire, elle conte bien des histoires : ainsi un pantalon long, jaune moutarde, révèle que le fils est à l’école secondaire et une bavette d’adulte qu’un grand-parent vit toujours à la maison… Un béret rouge et blanc avec brillants signale qu’un santero, un adepte de la religion afrocubaine dite santería, fils de Changó, y réside, etc.

Mon ami Ernesto, de la rue Luz, qui fait couette et café, a dû clôturer sa terrasse car on venait y voler les fringues à la mode des touristes de passage. Le Cubain, c’est vrai, ne recule devant rien, non pas tant pour arrondir que pour assurer, tout simplement, ses fins de mois. Un short Nike peut rapporter gros!

L’azotea est changeante, varie d’humeur, selon l’heure du jour et de la nuit. Une constante : elle est le plus souvent déserte sinon pour les chiens et les chats. C’est-à-dire ramdams et raffuts, jappements et feulements, en permanence. Ici et là, dans tous les quartiers, on peut voir aussi cette spécialité havanaise, les chiens des terrasses. Des chiens qui passent toute leur vie en azoteas, par tous les temps et sous tous les soleils. Jamais ils ne voient la rue : ce sont les gardiens des maisons ou des édifices sous eux, ce sont des prisonniers qui jappent à tout venant et qui, on les comprend, sont plus ou moins fous et rarement amicaux.

Tous les quartiers de La Havane vivent des conditions de logement difficiles et précaires. Surpopulation, pénurie de logis, forte densité de population, trop grande promiscuité, humidité des lieux, absence de luminosité, etc. Produits de cette réalité, des appartements de fortune poussent sur les toits : des cabanes très souvent rafistolées avec du Fibrocem, des toiles goudronnées de chantiers et des bouts de bois raboutés. Maisons sans eau courante où s’entassent les familles nombreuses et qui résisteront mal aux premières charges des cyclones. On en compte beaucoup, entre deux «verrues» de toit, ces réservoirs qui règnent sur toutes les hauteurs et qui contiennent «l’or cubain», c’est-à-dire l’eau, la denrée la plus précieuse à La Havane.

La première et la plus importante fonction des toits havanais est d’ailleurs d’abriter ces réservoirs d’eau. À Centro, l’eau qui vient de la rue est distribuée via des tuyaux souterrains, le soir, entre 18 h et 23 h, parfois même jusqu’au milieu de la nuit. L’eau est d’abord acheminée aux citernes enfouies dans le sol des maisons. Puis, sous l’action d’un moteur, on la propulse jusqu’aux réservoirs des toits d’où elle sera, selon les besoins, distribuée par gravité aux différents étages de la maison.

Les Havanais n’ont pourtant pas droit à l’eau tous les jours. Dans certains quartiers, et selon qu’il y ait sécheresse ou non, c’est deux jours «sans» pour un jour «avec». Aujourd’hui encore, en cas de pénurie il est possible de «commander» de l’eau, de faire venir la pipa, le camion-citerne qui en fait la livraison. Reste que c’est une solution d’ultime recours, surtout que les chauffeurs profitent souvent de la rareté pour gonfler leurs prix. Jusqu’à 20-25 CUC, plus ou moins le salaire mensuel moyen du Havanais. Sans compter qu’un camion-citerne qui distribue l’eau en dehors de son territoire peut être passible de très fortes amendes, voire d’une perte de permis. Les Centro-Havanais vont finalement préférer la voie de l’illégalité et se rabattre sur les ladrones de agua – des «voleurs d’eau» –, des pompes qui à la porte aspirent et détournent l’eau directement du tuyau d’entrée de la rue, ne laissant souvent qu’un filet aux voisins, même pas de quoi remplir à moitié une citerne. C’est un problème de plus en plus sérieux à La Havane, les vols d’eau sont une source de conflits virulents entre voisins.

Pour revenir aux casas de azoteas qui poussent désormais comme des champignons aux toits de Centro, elles sont l’une des solutions obligées à la trop grande densité de population. Comme on ne peut plus développer ni construire à l’horizontale, les familles n’ont d’autre choix que de se réfugier en hauteur, entre les «verrues» de toit.

– Des familles de Noirs surtout?

– Pas nécessairement, mais il est vrai que les Noirs sont toujours les «éternels pauvres de la société cubaine» même devant la loi.

– Comment ça?

– Selon la loi cubaine, les terrasses appartiennent aux proprios du dernier étage mais comme la plupart de ces proprios sont blancs, les Noirs n’ont pas vraiment droit aux terrasses : ils sont relégués aux rez-de-chaussée qui, chez les plus démunis, sont d’ailleurs construits directement sur la terre.

Si d’aventure des Noirs réussissent à se faufiler jusqu’aux toits et à s’y poser, ils le devront probablement à des dessous de table, à des faveurs sexuelles ou aux tractations et services professionnels qu’ils auront fournis en échange.

002

Dans les années 1940, le Bristol (1924) était l’un des hôtels les mieux cotés et les plus charmants de La Havane. Avec le Roosevelt et l’Astor, il formait le trio d’hôtels de luxe du quartier. Au coin de San Rafael et Amistad, à quelques rues seulement du Parque Central, cet hôtel de quatre étages, au somptueux hall de marbre, disposait de 100 chambres et, en azotea – ce qui n’était pas si courant –, d’une magnifique piscine avec bar adjacent.

La révolution, on le sait, mit la clef dans la porte des hôtels havanais d’avant 1959 et beaucoup d’entre eux furent alors réquisitionnés et transformés malgré eux en édifices de logements multiples où vinrent s’entasser, année après année, des milliers de palestinos, comme on les appelle. Venus de l’est de l’île – d’Oriente – tenter d’améliorer leurs conditions de vie dans la capitale, ces palestinos se logèrent où ils pouvaient, par exemple dans ces hôtels. À raison d’une famille par chambre, la capacité de ces ex-hôtels atteignit très vite sa limite maximale et bientôt, l’on squatta le moindre racoin. Très vite aussi se répandit l’usage de la barbacoa – une mezzanine – qui permet d’ajouter une pièce à l’intérieur de ces chambres très hautes de plafond et de multiplier ainsi l’espace disponible.

Barbacoa, ça veut pas dire «barbecue»? 

– Tout à fait.

– Et pourquoi barbecue ?

– Eh bien, comme la chaleur monte et qu’en été sous les tropiques il fait souvent plus de 35 degrés, imagine un instant la chaleur qui règne dans les mezzanines-dortoirs du haut, sans clim, sans ventilateur!

Plus de 300 personnes habitent aujourd’hui l’ancien hôtel Bristol. Légalement, les palestinos ne sont pas autorisés à quitter la province où ils sont nés. Aucun Cubain du reste – pas juste les palestinos –, question d’éviter les migrations massives qui videraient les campagnes et la surpopulation des villes. Avant l’arrivée en 1993 des premiers cuentapropistas – des travailleurs autonomes –, c’était encore pire!

– Comment ça?

– Parce que ces palestinos qui étaient tous à l’époque employés de l’État devaient absolument habiter à l’adresse de leur carnet d’identité. Tous les palestinos qui, avant 2005, quittaient leur famille et leur village pour se trouver un travail en ville en situation illégale étaient aussitôt déportés. Dès qu’un policier de La Havane leur demandait leur carnet d’identité et constatait qu’ils n’étaient pas en règle, on les renvoyait chez eux.

– Sans discussion possible?

– Sans qu’ils puissent se défendre, non. Aujourd’hui quand même, comme les travailleurs à leur propre compte peuvent travailler n’importe où à Cuba, on ne déporte plus autant. Les policiers laissent passer. La Havane est ainsi remplie de palestinos qui gagnent leur vie dans la métropole. On les estime à 200 000, sans trop savoir, puisque le gouvernement ne dévoile pas cette statistique. Ces palestinos gagnent leur vie d’autant plus facilement que les Havanais sont plutôt fainéants et qu’ils aiment plus commander que travailler. Désormais aussi, l’État renfloue ses caisses en demandant 8 CUC de permis par mois aux milliers de travailleurs indépendants, grosso modo 100 CUC annuellement, par tête de pipe.

– Mais un travailleur indépendant a-t-il le droit ainsi de changer d’adresse, de passer de sa province natale à la ville?

– Non, justement, à moins, s’il est à La Havane, de se marier avec une Havanaise… Seul le mariage lui permet un changement d’adresse car il adopte alors l’adresse civique de son épouse pour un «cambio de dirección», un changement d’adresse de 100 CUC. Ou encore, si un résident de La Havane accepte de lui louer une chambre et de faire la demande de permis à la Ville, on dépêchera alors un inspecteur qui validera ou non la location.

– Es-tu en train de me dire que l’immigration à l’intérieur de Cuba est aussi difficile pour un Cubain que l’immigration à l’extérieur?

– Euh… non, quand même pas, mais elle est loin d’être facile!

Une palestina, sans permis de séjour à La Havane, n’eut d’autre choix il y a une dizaine d’années que de s’installer clandestinement sur le toit de l’ex-hôtel Bristol, pas n’importe où, dans la piscine même, y aménageant une chambre à coucher, une toilette et une cuisine. Quand je l’y rencontrai en 2011, elle venait de quitter sa piscine, après plus de dix ans, contrainte pour des raisons de santé – des pneumonies successives – de se reloger trois étages plus bas dans un appartement moins humide et moins sujet aux infiltrations. La fierté dans la voix et dans les yeux, elle évoqua tous les défis qu’elle avait dû relever, donnant les détails de son «œuvre» dont nous regardions les tristes restes à nos pieds. «C’est grâce à cette piscine si je suis toujours là!» Et aussi, pensai-je, aux quelques sous versés aux inspecteurs du logement. Car en tant qu’immigrante intérieure illégale elle aurait dû, selon la loi, être retournée il y a longtemps à l’adresse de son carnet d’identité.  

Juste avant de quitter l’azotea, je fus attiré par une tour dans un coin du toit, la cage d’ascenseur, me dit-elle, évidemment hors fonction depuis des lustres. Quelle ne fut pas ma surprise, quand même, de voir un homme en plein milieu d’un des côtés, debout, dans une ouverture qui ressemblait vaguement à une large fenêtre sans vitre. Comment avait-il abouti là? Une grue? Plus je m’approchais, plus je distinguais derrière lui une ribambelle d’enfants en rangs serrés. Non seulement la piscine avait été habitée, mais la cage d’ascenseur elle-même l’était aujourd’hui. «L’escalier est à l’intérieur!» me précisa la palestina ayant lu très justement, dans mon regard étonné, les questions qui s’y formulaient. «Ils sont sept là-dedans!»

003

Lors de mon premier séjour à La Havane, j’habitais une terrasse au sixième étage et quand je disais aux Havanais où je vivais, immanquablement leurs visages s’allongeaient. La terrasse n’avait pas bonne réputation. C’était perçu comme un des pires endroits où loger car ceux qui y vivaient devaient se farcir des volées d’escaliers qui n’en finissaient plus, avec des provisions, avec la bicyclette, avec la bière, avec les bouteilles d’eau… Quand on a 20 ans passe encore, mais à 70 c’est une autre histoire. Sans compter qu’il s’agissait le plus souvent de lieux minuscules, rudimentaires, voire insalubres, exposés aux «voleurs des toits» comme à toutes les intempéries et dont l’unique fonction – à part exhiber les cordes à linge – était d’offrir les plantes en pâture au soleil… N’empêche : ce lieu était tellement enchanteur que je me fis alors la promesse qu’un jour, oui, j’aurais mon chez-moi, là, tout en haut.

Aujourd’hui on se bat pour avoir accès aux azoteas mais à l’époque personne n’aurait levé le petit doigt pour en avoir une. La terrasse, c’est frappant, est avant tout le domaine des hommes, on n’y voit que très peu de femmes sinon pour étendre le linge mais ce sont les hommes qui en ont fait leur royaume : ils s’y activent avec les réservoirs d’eau, avec les réparations, avec les pigeons, les coqs ou les cochons… Les femmes n’y montent qu’obligées, ce sont les hommes qui construisent les petites maisons, qui lèvent des clôtures, qui font passer les tuyaux de gaz, d’eau et d’électricité.

Il y a un an j’ai planté en terre dans l’appartement du bas, une vigne, un petit bout de bois sec. En quelques jours elle a créé ses racines puis, en quelques semaines, elle a monté un premier étage, jusqu’à un deuxième et bientôt elle s’est poussée à plus de vingt pieds jusqu’au bord du toit qu’elle a enjambé, sur une lancée époustouflante. Un an plus tard elle s’étend à l’horizontale sur notre pergola, elle a fait son bois, elle produit des raisins et bientôt elle va couvrir tout le devant de ma petite maison. C’est mon idole, c’est un modèle de vitalité, comme elle je ne veux vivre que pour et dans la lumière.

Cela dit, on ne vient pas à La Havane pour y vivre une expérience mystique, on n’y vient pas pour le confort ou pour l’expérience petite-bourgeoise de la beauté. Cette ville «vomit les tièdes». D’ailleurs, je ne dirais jamais de ma terrasse ou des terrasses de Centro que ce sont des lieux tranquilles, genre havre de paix. Même si d’aucuns aimeraient le croire. Rien à voir. Là-haut, quelque chose est toujours aux aguets, une tension toujours palpable. Quand je suis sur ma terrasse je vois, tout au fond, la maison du voisin qui en perd continuellement des bouts, qui est au bord de l’effondrement et qu’on va, me dit-on depuis des semaines, venir raser, sous peu. D’ici là, quand même, fort possible qu’elle s’effondre. C’est très impressionnant une maison qui s’effondre et La Havane en perd quelques centaines par année.

Si je tourne les yeux vers l’autre côté de la rue, j’aperçois la maison de l’éleveur de coqs, une cabane d’une pièce, minuscule, rafistolée avec des bouts de n’importe quoi : le jour où il y aura grand vent, j’aurai plus qu’intérêt à ne pas être dans le chemin des débris qui volent… Chaque fois qu’en un regard panoramique je fais l’inventaire de tous les trous béants autour de moi, chaque fois me gagne la frayeur du prochain derrumbe. Un frisson me traverse. De quel côté viendra-t-il? À un moment ou l’autre, quiconque vit sur les toits sent passer cette frayeur car c’est là-haut qu’on la ressent le plus.

Sans compter qu’il y a toujours un chien quelque part pour aiguiser le nerf, un chien qui jappe à répétition on ne sait trop pourquoi, peut-être juste pour se faire entendre, frustré de ce que la vie ne lui donne pas, de la rue pleine de chiens en bas…

La Havane est une belle ruine, mais c’est une ruine créée par la négligence humaine, non par la seule usure du temps. Sa déliquescence est violente, et il faut le dire, d’autant plus qu’on la voit généralement de l’extérieur seulement et que c’est encore plus détérioré à l’intérieur. Très violente la vision des familles centro-havanaises qui vivent à dix dans une pièce avec mezzanine! Non, la vie n’est jamais tranquille à La Havane et c’est pour cela que je l’ai choisie. «Here’s a place where everything might happen, here’s a place where I might leave my bones», écrivait Churchill.

– J’ai passé deux jours à Centro et après deux jours, j’étais plus capable. C’est tellement bruyant, c’est intense, c’est fou et toutes ces odeurs comment tu fais?

– C’est vrai, Centro c’est tout cela et même plus encore! C’est une drogue, moi j’en ai jamais assez.

En fait, j’ai besoin de voir le loup dans la bergerie, de traverser une rivière aux eaux agitées ou de vivre des quartiers qui ne dorment pas. Je n’aime pas le trop tranquille, vite ennuyeux, qui m’annihile, j’aime le tranquille avec une dose d’inconfort, avec une dose de vie brute. La vitalité s’y tapit. Quand on s’«indépendantise», comme individu ou comme peuple, le coup de barre surgit obligatoirement : on se fait violence, on se botte le derrière, la nouvelle énergie s’impose, on la recherche, on la réclame pour nous propulser. J’ai toujours cru qu’il fallait dépasser sa zone de confort pour arriver à soi ou quelque part dans la vie. Breton écrivait à la fin de Nadja: «La beauté sera convulsive ou ne sera pas.» Je like.

004

La nature de l’azotea est contradictoire : tantôt privée et secrète, tantôt publique, exposée aux regards, tout dépend de l’endroit où elle se trouve. Beaucoup d’histoires d’azoteas en révèlent le caractère caché, illicite ou illégal. Comme elles sont difficiles d’accès et très peu exposées au vu et au su de tous, ce sont des lieux de cache idéals. L’auteur havanais Leonardo Padura y fait allusion dans un de ses livres, un de ses personnages y cache de l’argent et sa marijuana. Papiers, documents, substances illicites, bijoux, les azoteas avalent tout. On dissimule dans un racoin, entre deux murets, dans un pot de fleurs ou une citerne d’eau. Pendant la révolution, les azoteas servaient de caches d’armes. Tout révolutionnaire averti a toujours privilégié les maisons avec azoteas pour pouvoir justement s’y réfugier ou pour s’enfuir en cas de danger.

Dans les années 1960, Reinaldo Arenas qui venait de faire publier son premier livre à l’étranger et qui eut dès lors toute la police et la machine de répression à ses trousses, cachait ses manuscrits dans l’entretoit. «Pour moi le seul avantage du Cordon de La Havane, c’est de m’avoir procuré quelques sacs en plastique que j’ai utilisés pour envelopper mon manuscrit et le dissimuler sous le toit de la maison d’Orfelina Fuentes, où j’habitais alors. Je pensais qu’un jour, quand l’occasion s’en présenterait, je ferais sortir les manuscrits de Cuba. J’ai soulevé les tuiles du toit et j’ai caché là mon manuscrit» (Reinaldo Arenas, Avant la nuit, Babel, p. 190).

Arenas raconte aussi comment les gardiens de prison sous Castro utilisaient la terrasse de la prison du Morro, à l’époque où il y était prisonnier dans les années 1970, pour l’endoctrinement des détenus : «Sur la terrasse se tenaient aussi les cercles d’étude. Ils consistaient à lire d’une voix monotone les discours de Fidel Castro et à être d’accord avec tous ses propos; généralement cette routine se déroulait sans accroc. Il en fut ainsi jusqu’au jour où monta sur la terrasse un groupe de jeunes prisonniers, témoins de Jéhovah, qui avaient refusé de faire leur service militaire obligatoire, ce pour quoi on les avait arrêtés. L’officier tendit le Granma contenant le discours de Fidel à l’un de ces jeunes pour qu’il le lise; ce dernier refusa en expliquant que sa religion lui interdisait ce genre de lecture; l’officier lui donna des coups de crosse, le jeta par terre et le piétina tout en le cognant avec son fusil à la tête, au ventre, dans les côtes. Il le frappa tellement que d’autres officiers se précipitèrent pour lui demander d’arrêter car il allait le tuer. L’officier tendit alors le journal à un autre jeune en lui ordonnant de le lire; en lisant le garçon tremblait et ne cessait de pleurer. Quinze années se sont écoulées et je ne peux oublier l’image de ce garçon» (Reinaldo Arenas, Avant la nuit, Babel, p. 304-305).

Également, pendant des années, une des auteures et éditrices les plus connues de Centro Habana – des plus connues à l’étranger faut-il souligner –, Reina Maria Rodriguez, tenait terrasse chez elle, coin Animas et San Nicolas. «Tenir terrasse» comme dans «tenir salon», oui, mais sans aucun esprit de mondanité. Sa terrasse fut vite un espace de liberté de parole à un moment où il n’y en avait pas tellement. Plusieurs auteurs cubains de partout au pays y ont fait leurs débuts, ou y ont lu leurs poèmes. Certains soirs, il pouvait y avoir plus de soixante personnes dont la majorité, au dire de Reina Maria elle-même, «ont quitté l’île». La azotea de Reina fut un lieu culte de la littérature dans les années 1970 et son esprit s’est prolongé jusqu’à aujourd’hui dans une revue de poésie que Reina Maria Rodriguez édite, Azotea.  

005

Les plus difficilement accessibles deviennent des lieux préférés pour les activités illicites, des jeux de hasard aux paris sportifs. D’aucuns prétendent que dans les années 1950 on utilisait une terrasse du quartier chinois pour des combats de boxe de nuit et qu’on y pariait fort et gros.

Bien sûr, la terrasse n’échappe pas au vent de l’histoire qui y souffle en permanence et y laisse ses empreintes : on peut même dire que chaque époque a «sa» terrasse. Ainsi en pleine période spéciale, entre 1992 et 1995, grosso modo, alors que les Havanais criaient famine, que la nourriture se faisait plus que rare, il n’était pas surprenant de voir des poules, des cochons sur les terrasses de Centro Habana, les Havanais tentant par tous les moyens d’assurer leur survie. Aujourd’hui, on n’en voit plus ou que rarement. Même si – période spéciale ou pas – il se trouvera toujours un coq pour s’égosiller à toute heure du jour et de la nuit! Cela dit, depuis cette funeste période spéciale, on s’est mis à cultiver, les terrasses ont verdi.

Justo, un jardinier du Cerro, s’est ainsi installé un jardin sur le toit, un jardin que surplombe une pergola de vigne qui produit un raisin délectable et très sucré. Avec des pneus, de vieux fonds de barils ou des tonneaux d’acier rouillés, bref un amalgame de récupéré pur cubain, il a planté des tomates, des poivrons, des concombres, des courges, différentes herbes, de quoi lui permettre une certaine autosuffisance. Et puis, l’air de rien, cette pergola naturelle offre à sa maison une baisse de température significative de 3-4 degrés.

Dans les années 1990 et au début des années 2000, on voyait aux terrasses des barbiers, des salons de coiffure ou de manucure comme aussi toutes sortes d’ateliers clandestins, du réparateur de ventilateurs à celui de cuisinières à gaz. C’était avant que le gouvernement n’accorde aux Havanais la possibilité d’être cuentapropistas, c’est-à-dire d’avoir leur petite entreprise. En 2006, du haut de ma terrasse rue San Rafael, je voyais encore, chaque soir, un artisan plâtrier fabriquer des plafonniers, je voyais sur un toit des jeunes réunis autour de vieux appareils d’haltérophilie, tout rouillés, d’avant le déluge, s’entraîner au son du dernier tube de l’heure. Aujourd’hui, l’artisan plâtrier vend désormais au rez-de-chaussée, les jeunes vont dans un des nouveaux gymnases de Centro. La déduction s’impose : depuis que les Havanais ont le droit d’être à leur compte, ils ont délaissé les terrasses et sont descendus au rez-de-chaussée où ils ont désormais pignon sur rue. Certaines activités, pourtant, s’y sont maintenues avec les années. Par exemple, comme les grands espaces se font toujours aussi rares, les professeurs de danse qui louaient régulièrement des terrasses pour y donner leurs cours, les utilisent toujours.

À travers l’histoire, il appert clairement que la terrasse a souvent eu un caractère clandestin, que c’est même un de ses attraits les plus importants. Clandestin, c’est-à-dire à l’abri des regards, de la loi de l’État ou de la loi de la rue. Ce fut, sous Fidel, le lieu des travailleurs au noir avant qu’ils ne deviennent des cuentapropistas en 2010 et bien sûr, toutes les terrasses de Centro – mais pas seulement – sont les lieux privilégiés de toutes les amours sous les étoiles… Amours légitimes ou non, licites ou illicites.

Le soir venu, l’absence d’éclairage, si typique de toute La Havane, les transforme en refuges comme en lieux de rencontre et de sexualité. Beaucoup d’initiations sexuelles y ont lieu, c’est souvent là que s’échangent les premiers baisers, qu’on s’y livre aux premiers attouchements. On s’y masturbe beaucoup et on y baise beaucoup. Pas un Havanais qui n’ait quelque histoire ou légende urbaine à raconter à ce sujet.

Par exemple, le disparador ou pajiso de la rue Mercaderes. On raconte que cet exhibitionniste noir a fait des toits de la rue son domaine et vient régulièrement s’y masturber. Flambant nu, le corps couvert d’huile à moteur – question de se rendre insaisissable –, il se «tire une paille» (tirarse una paja, se masturber) comme on dit à Cuba, en matant les jeunes femmes des solares, c’est-à-dire des édifices de plusieurs logements. Aux dernières nouvelles, il officie toujours.

«Eres hijo de azotea!» («Tu es un fils de terrasse!»), lancera-t-on à un Havanais dont les origines semblent pas très nettes, plutôt douteuses, une façon de dire comme un écho à notre québécois «de père inconnu et de mère que trop connue».  

L’azotea est aussi un lieu privilégié de rituels. La religion afrocubaine, la santería, n’est plus illégale ou réprimée à Cuba. Il est même fréquent que les azoteas résonnent des chants et des tambours de ses cérémonies. Pour les sacrifices animaux, on préfère depuis toujours les patios mais pour les toques et les chants, la terrasse est idéale.

006

Les azoteas sont le domaine d’une espèce urbaine qui s’y reproduit depuis des siècles et qu’on peut observer, deux fois par jour, en levant la tête au ciel. Tous les matins des centaines de palomeros montent à leurs azoteas ouvrir les portes de leurs pigeonniers. En fin d’après-midi, même scénario, ils ouvrent les cages et laissent leurs pigeons se déployer dans le ciel en vols groupés ou en solitaires dans un ballet céleste de toute beauté, un ultime élan de liberté avant la nuit. Deux envolées quotidiennes qui ne sont pas sans rappeler tous ces Cubains ayant droit à trois petits tours à l’extérieur, à condition de toujours rentrer dans leur cage, à la maison.

Pour les palomeros, c’est une passion dévorante et exigeante. Outre qu’il faut nourrir sa tribu de pigeons, il faut aussi les dresser, voir à les séparer si la progéniture se fait trop nombreuse ou les batailles trop fréquentes, nettoyer quotidiennement les pigeonniers et surtout, à la moindre occasion, au moindre prétexte, il faut échanger avec les autres palomeros. Car c’est là, dans ces discussions, que se vit leur passion, c’est là que se trouve leur vrai plaisir, comme chez les amateurs de baseball.

Tout au cours de l’année, les pigeons ponctuent la vie des azoteas havanaises. Si l’hiver ils privilégient les vols domestiques autour de la maison, à partir de mai débute la saison des compétitions et le ciel devient une piste de course : c’est à qui vole le plus vite dans le plus court laps de temps. Ainsi, Rolando de l’Association colombophile de La Havane choisit-il ses spécimens les plus rapides et il les fait transporter avec ceux des autres compétiteurs à une ville éloignée de La Havane, par exemple Camagüey, à 570 kilomètres. Le lendemain, à 7 h, on ouvre les cages et c’est parti! Cap sur La Havane, La Chispa de Rolando file comme une flèche, rivalisant de vitesse et d’endurance durant les 570 kilomètres jusqu’à sa terrasse où l’attend impatiemment son maître, chrono à la main. À son arrivée, avec une horloge-imprimante Rolando enregistre l’heure, l’imprime et l’enroule autour de la patte. Ensuite, en soirée, tous les palomeros du concours se réunissent au local de l’Association pour comparer les heures d’arrivée, couronner le vainqueur et son heureux propriétaire. La Chispa termine quatrième, c’est Fuego qui l’a emporté cette fois-ci. Pas de prix en argent pour le palomero vainqueur, juste un trophée, la petite gloire et possiblement une portion de moulée de plus pour le champion.

Il y a un culte du pigeon, non seulement à La Havane mais dans toute l’île surtout que lors des guerres d’indépendance, bien des mambis, les soldats de l’indépendance, ont eu la vie sauve grâce aux pigeons voyageurs qui transportaient les précieux messages. Aussi, il existe à La Havane un type particulier de pigeons, les buchónes (de «buche» : panse, jabot) qui ont une gorge bombée et une démarche en conséquence, tout en poitrail. Paraît-il qu’un des jeux préférés des palomeros au Parque Central est d’y lancer une femelle au milieu de mâles en chaleur… Au plus fort et au plus viril d’écarter les autres pour entraîner la buchón jusqu’à sa terrasse, jusque chez lui. Machismo de pigeons.

007

Indubitablement, en 2015, l’événement sur les toits, c’est l’arrivée de relais wifi. Depuis le début du XXe, avec l’apparition des avions, c’est toujours du haut des airs qu’est venue la modernité à Cuba. Les avions, les touristes, la téléphonie, la radio, la télévision, et puis maintenant internet. La modernité, à Cuba, constitue de fait la seconde révolution et c’est essentiellement une nouvelle révolution technologique : désormais les toits portent les antennes de la technologie, celles qui captent les canaux télévisuels états-uniens et surtout celles des relais wifi.

Cette révolution n’est pas le résultat d’un groupe de révolutionnaires ou du gouvernement, c’est une révolution qui ne se laisse pas contrôler facilement et qui glisse déjà sans doute entre les mains et les mailles du gouvernement.

Y aurait-il quelque lien entre le wifi et cette apparition de luxe qu’on voit de plus en plus aux terrasses de mon quartier? En l’espace d’un an, depuis la venue d’Obama en mars 2016, mon quadrilatère est passé en mode embourgeoisement. De manière encore discrète mais néanmoins évidente. La Guarida – le restaurant le plus people de La Havane et qui dispose déjà d’un petit bar et d’un mirador sur les toits – s’apprête à créer un nouveau bar. L’Hostal La Concordia a créé de toutes pièces un resto-bar sur le toit au coin de Gervasio à deux pas de chez moi. Ma propre terrasse avec ses plantes et son ministudio jaune que nous louerons bientôt semble aussi participer de cet élan.

Bien sûr, quelques décennies avant nous, sous Batista, des hôtels comme le Bristol, le Raquel ou le Parque Central avaient déjà tiré profit de cet espace en hauteur mais le mouvement d’aujourd’hui a peu à voir au fond avec celui des hôtels des années 1950. Aujourd’hui, ce sont de petits investisseurs, des étrangers, des Français, des Allemands, des Canadiens ou des Québécois comme moi, qui sont en train d’envahir les hauteurs de Centro, pas des chaînes hôtelières ou de grands conglomérats. Ce que ces petits investisseurs, d’aucuns cubains d’ailleurs, développent présentement ce sont des hostales, de petits hôtels qui tiennent plus de l’auberge que de l’hôtel de luxe. Leurs toits servent surtout de bars ou de restos-bars mais pas de piscine comme celles qu’on trouve encore au Parque Central ou au Saratoga, dans ces grands hôtels de luxe.

Ces nouveaux investisseurs ont beau avoir des ambitions de profits, ils ont aussi des préoccupations environnementales, un goût de respecter les coutumes et l’esprit des lieux et n’adulent pas le veau d’or au point de n’être que cupidité et capitalisme sauvage. Règle générale, ils évitent la démesure – l’ostentatoire à la Trump – et essaient de se marier à ce qui vit autour. Cela dit, ce qui est en train d’advenir, très clairement, c’est que la terrasse devient tout à coup un lieu rentable. La terrasse devient un espace d’investissement : le «vu d’en haut» attire les touristes. Jusqu’alors les Cubains n’avaient jamais misé sur ce dernier étage à ciel ouvert et n’y voyaient qu’un lieu fonctionnel, réservé à l’eau, aux cordes à linge et aux chiens. Aujourd’hui, les terrasses rapportent et ça se sait.

Plusieurs m’ont conseillé d’entrer dans ce courant, d’investir des sous dans un bar sur le toit, de «rentabiliser ma terrasse». Mon intérêt est complètement ailleurs, je dirais même à l’opposé.

Depuis mai 2017, rue Escobar, j’habite enfin ma terrasse. Une petite maison avec chambre, petit salon, cuisinette et salle de bain, grande comme un mouchoir et ça me suffit. Le plus exceptionnel de cette vie sur la terrasse, je le découvre et m’en émerveille chaque jour, c’est le ciel. J’ouvre la porte au petit matin et le ciel est là. J’ouvre la porte au milieu de la nuit, les étoiles me regardent. Le ciel m’enveloppe. Quand on arrive d’en bas, c’est encore plus spectaculaire : en montant l’escalier, on coupe les mots, le discours, on tourne le dos aux bruits et à la fureur, on monte au ciel et on avance vers le silence ou disons, plus justement, vers la rumeur assourdie. Tout à coup l’horizon est là, ce n’est plus la rue et ses étroitesses et ses odeurs, là-haut ça se déploie, tout s’ouvre, c’est la pleine lumière….

C’est par le ciel, vraiment, qu’on s’échappe et qu’on se détache d’en bas. Ever, mon bon ami, m’appelle le plus souvent «mi cielo» et c’est le mot le plus affectueux que je connaisse… car pour un Cubain le ciel c’est la possibilité d’une autre vie, c’est l’ailleurs, c’est fuera – en-dehors –, c’est ce qui donne sens à sa vie, c’est vers lui qu’il lance ses rêves… Quand il m’appelle ainsi, je suis son horizon, je suis son ciel, je deviens celui qui donne amplitude et hauteur à sa vie.

À 67 ans, si j’ai choisi de vivre ici, si j’ai choisi de me construire une terrasse et d’y poser une petite maison, si j’ai choisi d’y avoir un jardin sous les étoiles, c’est pour avoir un lieu d’humanité, c’est pour terminer ma vie en compagnie de plantes, d’humains, c’est pour avoir des conversations comme je les aime, dans un espace de lumière et dans cette tensión vitale si nécessaire, celle des plantes qui poussent et se créent et se fraient un chemin de vie.

Ma maison havanaise est un vaisseau, le dernier. Ce beau grand bateau sur lequel je vis désormais, où j’ai construit ma cabine, c’est à son bord que je veux être le jour où je lèverai l’ancre.

Juin 2020

Sur les toits Havane,
un film de Pedro Ruiz,  2019.
Disponible sur Vimeo

Photos de Gustavo Marcano